Ceci est un désordre (J.I 64)

               









Et puis chaque jour ajouter quelques lignes de plus. Tout ce qui ne sert à rien nous ferait-il moins de tort ? Je me demande combien de personnes autour de moi ont déjà pris conscience que leur existence est tout simplement inutile. Donner un sens à sa vie.

Un arbre ou une fleur peuvent donner un sens à leur vie, mais pas un Homme. Comment peut-on réellement croire que sa vie a un sens lorsqu’on a deux yeux, un nez, une bouche et un sexe ?

Le seul moment où la vie a un peu de sens, c’est dans le rêve, dans le sommeil de la chair lorsque l’esprit quitte le corps fait de terre ferme.

N’importe laquelle des activités sociales éloigne de la découverte du sens de la vie.

Ceci est une question.

Est-ce en vivant qu’on peut donner un sens à sa vie ?

Et par ailleurs, en donnant un sens à sa vie, ne fait-on pas que se prouver à soi-même que la vie a un sens.

Chacun sa vie ? Chacun son sens de marche ?

Si ceci est une véritable question à laquelle on a envie de répondre par l’affirmative, c’est la preuve que la Vie n’a pas de sens.

Philosopher n’a pas de sens.

Dire n’a pas de sens.

Écrire n’a pas de sens.

Avoir une conscience politique n’a pas de sens. La seule chose qui ait un sens, on le sait tous en le taisant pourtant. La mort a un sens. Un sens unique.

Alors on dit, on philosophe, on chante, on danse, on jouit, on écrit, on prend l’autoroute du soleil. On éloigne sa mort prochaine en quêtant le sens impossible de sa vie. En cela, on donne un sens à la mort. La seule chose qui ait du sens.

Lorsque la vie n’a aucun sens et que la mort n’est qu’une fin. Point. Que fait-on de sa vie dans ces cas-là ?

On fait péter la planète ? On détruit l’idée du rapport humain sympathique ? On ne sort plus de soi ? On reste effrayé et prostré tout au fond de soi-même, là où il fait encore tiède près de son cœur glacé ?

Les crises existentielles n’ont pas de sens. Les crises mystiques n’ont pas de sens. L’idée de l’Homme n’a pas de sens. L’homme a inventé son sens unique parce qu’il a tout de suite compris qu’il devait inventer la civilisation afin de combler l’horreur d’une condition qui n’avait aucun sens.


Et puis chaque jour ajouter quelques lignes de construction. Des fondations noyées de son âme, on tente d’aller planter un drapeau dans le bleu du ciel. Chaque matin, un petit mensonge ajoute une bouée de sauvetage à notre ligne de flottaison imaginaire.

Un jour même, on finit par se dire qu’on a de la chance. Alors avant que cette idée réconfortante ne s’envole à nouveau dans les méandres gris de notre peinture aux huiles usées, réutilisées et usées encore, on se love le plus rapidement possible dans le canapé qui regardait seul la télévision. Ou alors on se dépêche d’aller faire du commerce avec le cimetière des anges disparus, reconverti en syndicat de l’espoir sordide.

Être triste n’a pas de sens.


Le seul sens de la vie c’est la mort unique. Le seul sens c’est Je.

Pourtant Je n’a pas de sens.

Le suicide a un sens, mais un sens perdu aux confins des religions salvatrices.

Chez les indiens bafoués d’Amérique, je me demande si la vie n’avait pas un sens finalement.

Lorsqu’un vieillard était devenu inutile à la communauté on lui proposait deux choix :

L’exil ou le Tomahawk. Le plus souvent, le vieillard choisissait le Tomahawk.

Le Tomahawk a un sens. Un sens fracassant.

Si j’avais été un indien j’aurais certainement enterré vite fait bien fait ma lâche de guerre, puisque le Tomahawk se serait profilé très tôt sur le dessus de mon crâne.

Ne pas être un indien n’a pas de sens.


Alors on dit, on philosophe, on chante, on danse, on jouit, on écrit, on prend l’autoroute du soleil.


Avec un peu plus de moyens, on accrochera des masques africains comme le clou de notre spectacle sur les murs.

On s’extasiera devant tant de beauté primitive, et afin de l’apprécier à sa juste valeur, on enverra Maboula chercher une bouteille de brut de Reims à la cave.

On videra quelques coupes avec madame, et lorsque les bulles devenues bien tièdes, on prendra madame par la croupe. Maboula ramasse les verres jusqu’à la cuisine. Américaine.

Demain on sera toujours coté en bourse, alors pourquoi s’en faire.

Ceci n’est pas un miracle.


Alors on dit, on philosophe, on chante, on danse, on jouit, on écrit, on prend l’autoroute du soleil.


Avec largement moins de moyens, on rentrera sur les genoux du boulot. Une canette de bière en solo, puis madame sur les genoux quand même.

L’art des gens n’a pas d’odeur particulière. Pas vraiment de sens.


Et puis chaque jour ajouter quelques lignes de plus. Entre parenthèses.




(Au fond d’un verre de Saké

J’ai entrevu un Tomahawk

Et dans ma gorge devenue rauque

Mon âme toute rapiécée


Alors j’ai dit, parlé, philosophé,

Et puis d’un seul bloc

Fracassé sur ma continuité

J’ai vu l’essence de celui qu’on moque


J’ai avalé l’Afrique

La Suisse et l’or des nazis

Aussi du vin en bricks

Et tout le sens de ma vie


Avec de beaux mélanges

J’ai fait le métis,

Sur les ailes des anges

Comme de belles actrices


Tout était plié.

J’ai brisé la plume

À qui sans m’y fier

J’avais promis la lune



Briser n’a pas de sens.


Et puis chaque jour ajouter quelques lignes de plus.)





Cribas 03.08.2007




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