Mon âme est nocturne

Son domicile fixe c’est le rêve
Faut qu’je retourne dans ma turne.
Il fait bientôt jour
Et je dois aller me coucher.
La nuit est pour moi
Un silence de jeunes égayés.
J’ai un contremaître
Et pour lui
Le matin est important.
Je suis fou de ma vie pourtant
Mais je ne peux lui expliquer
Alors je cancérise ma durée de vie
Je cirrhose mon existence.
Je dois faire illusion ainsi et je sauve les apparences.
Mais qui va comprendre enfin
Que je décris
Que je veux rendre comme une fin
Ma triste copie
Et Verlaine dans l’absinthe
Et Baudelaire dans le haschich
Et dans le vin
Et Rimbaud comme une plainte
Et Nerval qui se pend
En vain.


La poésie a accouché mes souffrances
Mais qui s’est penché sur mes carences
Un chaton qui les confond avec les caresses ?
Pattes de velours dans un salon épris de tristesse ?
Il fait bientôt jour
Et vraiment je devrais aller me coucher.
Au bas de ma rue qui n’est pas un bourg
(Mon époque a abandonné presque tous ses faubourgs)
La jeunesse crie
(dans) son éternelle errance
Qu’elle n’a de répit
Et uniquement, que la nuit.
Alors, j’apprécie ce qui me reste de vie
Je suppose mon existence
Je dois faire illusion ainsi
Mais je sauve les apparences.
Et comme Flaubert épris de l’écho
Je raisonne ma voix
Et l’abandonne à mes dicos


Je m’apaise et peut-être déçois.
Je voudrais oublier la poésie
Fonder une famille
Mais je repense à Dali
Qui a repeint nos vies
En nous soufflant que le génie
Ne pouvait souffrir d’être géniteur
Je déteste le génie
Car comme Dali
Il est délateur.

Mais d’un coup je pense à vous
Pour qui je me délabre
Oubliez, cette culture au garde à vous
Qui n’est, vous le savez, que marmelade.
Je veux te donner
Lecteur providentiel
De la peine à pleurer
Afin que la vie soit plus belle.
Car moi qui ne m’enlarme plus
Je me sens mal armé
Pour simplement t’affronter
C’est pour cela qu’amplement
Je te livre ma verve et ses abus.
Il fait bientôt jour
Et je vais me coucher.
Il fait bientôt jour
Vais-je aller me coucher ?
Je réponds sans détour :
Non! Mon verre n’est pas encore vidé.
Et puis qu’ai-je à perdre à ne plus rêver
Trente ans que je tourne, autour
De mes nuits sans rien y ajouter
D’autres que mes livres, interminables atours.
Je m’évertue à préciser
Je vous montre mon cœur
Que moi-même j’ai incisé
Je suis poète et si loin du labeur.


[Je suis friand de mon époque
Et de sa musique
Car elle est niaise et baisse son froc
Et y bringue son fric.
Dans mes espoirs ne grimpe aucune brique
Même crevé je suis à bout de cric
Nuit triste et poésie
Ces instants qui font s’évanouir la vie
Il fait bientôt jour
Et cette fois je vais me coucher.]


Depuis longtemps déjà je ne connais plus la peur
J’ai oublié le goût des larmes
Même si je me sens mal armé face à la rancœur.
A force d’écrire qui je ne suis pas
Je m’éloigne de moi
Ainsi si l’on me juge je me vexe
Mais je me reviens sans cesse
Car je repense à St Exupéry
Et à Ronsard et à leur même rose
Qui de mon malheur en est aussi la cause

Je me sens seul cela est saisi
C’est ici que je nourris mes insomnies.
Il fait bientôt jour
Ma rue s’est endormie
De rimes je suis à cours
Un dernier calice bu jusqu’à mon lit.




Cribas 2004