Version audio amateur

(J'ai emprunté la mélodie de la première partie à SAEZ.)




A dix ans elle avait dans les yeux la lueur des autres. Elle parfumait tous ceux qui osaient poser sur elle le regard de leur propre enfance. Elle avait la pupille souple des enfants joyeux et intelligents.

Elle galopait dans les couloirs des maisons spacieuses, et posait un livre sur ses genoux lorsqu’elle manquait d’espace. Elle nous montrait souvent ses dents éclatantes de sourires, comme si elle avait voulu partager avec nous un peu du soleil qu’elle mordait.

Eprise des jardins, c’est là qu’elle nous invitait à ses meilleures représentations. Elle lapait les nuages, et, se jetant soudain les quatre membres à terre, elle avalait goulûment des fraises à même la tranchée.

A seize ans elle avait déjà changé. Ses grands yeux verts d’antan ne faisaient plus que se rétrécir. Son regard, autrefois tendu en avant, devenait le gris de la mélancolie.

J’étais malaisé devant cette âme qui se refermait si soudainement, moi le gris depuis si longtemps déjà.

Elle riait de plus en plus lentement et ses fous rires s’interdisaient rapidement, lui dessinant une moue insupportable. Elle voyait des juges partout.

Puis un jour elle eut fini de rire à pleines dents, même avec moi. Je la perdais de vue, je n’y voyais plus. J’étais moi-même. Aussi plein de larmes.

Je la retrouvai au hasard de ses vingt ans. Elle m’effraya. Je comprends aujourd’hui que nous avions tout deux depuis toujours la peur fichée à l’existence.

A vingt ans, elle avait l'ombre de la discrétion dans le regard.

 

 

 

 

Cribas 23.01.2007