Je pensais à la souffrance de Marco en avalant mon second verre. J’entendais gueuler des ordres de petit chef en cuisine, et je souriais large car je connaissais bien mon ami. Quel salaud !

Je me dis qu’on pouvait tomber amoureux d’une amitié. Ce type était vraiment quelqu’un que je ne laisserais pas tomber. Plus je buvais plus j’en devenais certain.

Je me souvenais aussi de cette enveloppe enfermée dans la poche gauche à braguette de ma veste en cuir bon marché. Je la portais depuis trois ans. Un jour, il y a deux ans, Marco m’avait tendu  une chemise cartonnée qui contenait sa vie. C’est comme cela qu’il me le dit à ce moment là.

_Si un jour il m’arrive quelque chose que tu n’as pas prévu, ô grand manitou mon pote, j’espère que tu te souviendras de moi en lisant ceci.

Je souriais mi sévère mi je ne savais pas comment sourire. Lorsque je voulus accepter dans ma main droite la chemise en carton, il la retira hors de ma disposition en un :

_Hop la ! Je te donne cette enveloppe, mets-la dans ta poche. Le reste je le mets dans la boîte à gants. Tu devras commencer par cette lettre que j’ai envoyée à ma sœur il y a quelques années. Tu sais Alexandra, celle qui était encore plus triste que moi avant de pendre son existence au plafond de sa chambre.

Et il éclata jaune de rire mais il ne savait pas faire autrement.

J’empochai la lettre sans broncher. Il fit claquer la fermeture de la boîte à gants. Depuis, la chemise en carton se trouvait au dessus du frigo dans mon appartement du 18ème arrondissement. En l’entendant petit con je pensais à tout ça.

Je fis scratcher sous ma veste la braguette intérieure qui contenait, je le pensais, une partie de son secret. Prenant mon verre à la main, j’inspirai profondément avant de commencer à lire ce que j’avais mis au rebus, par manque de temps, il y avait déjà deux ans de cela :

 

 

Alex,

 

Je ressens la même chose que toi.

Comme une envie de me taper la tête dans les coins, sur les angles des meubles. Comme une envie de me déchiqueter au couteau de cuisine. Une envie de sabrer ma vie comme on gicle de toute sa carotide en un dernier regard vers le fond de soi.

Tout ça cela ne sert à rien quoi de plus ?

Comme l’envie pressante d’une fuite dans le lointain de moi.

Comme une envie de me crever les yeux avec mes auriculaires enfoncés dans les orbites en tenant compte des pouces appuyés fort contre mes ouies. Comme une envie d’en finir avec les sens bon marché.

Comme l’envie de sentir la mort pour de bon plutôt que de devoir apprendre au jour le jour son remugle incessant.

Comme l’envie, maillon après maillon, de déchaîner ma colère.

J’ai envie de saborder ma tristesse en abordant ce navire rouge où s’affolent mes coups de sang.

J’ai besoin d’exprimer ma colère plus que jamais, sinon je vous tue un par un.

Comme un homme en colère.

Contrer sa folie dans les obligations culturelles de l’enfance c’est se rendre fou pour toujours.

Je suis contre la folie, mais j’adore ça !

J’avais la tête d’un chaton auparavant, maintenant avec ma barbe et mes moustaches de plus de sept jours, j’ai l’air d’un rat moribond.

Comme un homme en colère.

Je ne me rase plus afin d’exprimer socialement ma colère, ma rage je la masque avec des joues râpeuses.

Ma colère séduit les jeunes femmes que la hauteur de mon ego ne sait plus remarquer tant ma haine cherche un ennemi pour chaque jour.

Je suis un homme en colère.

Je n’accepte pas ma démission. J’accepte qu’on ne diagnostique aucune maladie de mon être plus fort après ce que je viens d’endurer. Je n’accepte aucune rémission talentueuse.

Je suis un homme en colère.

Je hais l’humanité, ses traitements pour les fous, ses bouts de chandelles. Et celui qui se fait une opinion de moi je l’exècre. Celui qui en me lisant pense, ment sur sa jambe de bois.

Je vais à cloche-pied depuis toujours. Déjà, sous le clocher du village de mon enfance, je m’interrogeais sans rien demander à Dieu.

Depuis tout, jour après jour, je suis un homme en colère parce que le début.

Les girouettes sont des Dieux en colère. Je suis un homme dos à dos avec la déité affligeante qui s’affirme en prenant compte du sens du vent.

J’ai envie de massacre, je me retiens parce que ce jeu est absurde au peu de sens qu’il me reste.

Je suis un homme en colère.

En vieillissant je porte toujours le même bout de tissu qui essuyait déjà ma rage lorsque je n’étais qu’un enfant sans condition humaine vraiment.

En vieillissant je fais du porte à porte et je hume dans l’entrebâillement des petites sonnettes modernes que je presse assoiffé, un peu de haine et de colère à l’heure des cuisinières qui sentent faussement bon.

Je me nourris de la haine.

 

Marco.

 

 

Cribas 11.02.2007