Cela fait déjà deux mille ans. C’est du passé. Si longtemps que j’ai oublié la caresse de la brise, le toucher de l’écorce, la fraîcheur de l’étang.

Un matin en ville. Une bière. Les souvenirs se font rosée.

La douceur de l’aube et le démarrage des bagnoles.

Un tramway électrique et silencieux sur une pelouse importée.

Papier mâché.

Un jardinier dans un cimetière industriel. Il tue les herbes mauvaises. Prive-t-il les morts de nourriture en attaquant la racine ?

Un chien danse autour de lui-même.

Un enfant encore endormi commence à hurler. La poussette va déjà trop vite.

Un poissonnier, le dernier, rafraîchit ses écailles matinales dans le Calvados.

Réception des marchandises. Un boucher tente de humer une jeune carne au beau milieu d’un carrefour pétrolifère.

Deux amoureux en transit, je les remarque autant qu’ils m’effacent.

Il y a tout ici, et cela manque de tout.

Un arbre se fait pisser dessus sans broncher, le tronc emprisonné par des kilomètres de bitume.

Pots d’échappement dans la brume.

Un fleuriste, marchand de cadavres, ouvre enfin son étalage. Trois roses agonisantes pour dix euros, c’est un bon prix pour insinuer qu’on aime.

Un bus éléphant piloté par un gros porc sympathique déboule systématiquement au feu rouge, toutes les six minutes.

Ça casse l’ambiance.

Je commande enfin à boire et à manger. Un verre de lait pour mon chat en cage, et une tasse de bière pour le lion outré.

Le train part dans une heure, sans savoir pourquoi, ni même où il va. Personne ne sait.

Le monde parle trop fort, je n’entends que ça. La foule, même amorphe, hurle constamment.

Je ne suis pas un vendeur à la sauvette. Je m’éloigne à reculons. J’observe à bonne distance, en transparence, mon billet qui se défroisse dans une poubelle anti-terroriste.

Je ne pars pas, le train ne sait pas où il va, mais je me doute de quelque chose.

Le silence de la campagne m’empêche de dormir. Les arbres parlent la nuit, un langage que je ne comprends plus. Le vent ne souffle pas, il siffle et enroule autour de mon cou ses petites ficelles acérées, prêtes à m’égorger.

Je laisse la caisse du chat sur le quai. Après tout, la liberté c’est son choix.

Je me rassois. Une autre tasse de bière, sans lait cette fois.

Deux autres amoureux. Un qui prend le train, l’autre la tangente. Tout deux ont l’air heureux, mais au moins l’un d’entre eux ne sait pas, ça se sent.

Une énorme valise à roulettes pousse une vieille femme par la main dans la cohue de la foule. Elle ne sait pas où elle va, la valise, la vieille femme non plus, ça se voit.

Un jeune militaire au regard solide et conquérant, portant sur son dos un sac d’environ mille kilos, descend du train en provenance de Montpellier où il effectue une sorte de service militaire new age, pour rentrer chez sa maman qui a acheté une nouvelle machine à laver. Ça se sait.

Une jeune fugueuse insolente et fière essaie de comprendre, l’air de rien grossier et flagrant, le système de compostage.

Soudain tout s’arrête.

Alerte à la bombe.

Les gens heureux sont priés d’évacuer la gare et ses cafés alentours. Les malheureux, même si on n'y prête guère attention, sont chassés aussi.

Colis suspect.

Un robot télécommandé s’approche de la caisse du chat.

Le chat vole en éclat.

Ça casse l’ambiance.

 

 

 

 

Cribas 01.07.2010