Chaque page blanche est une défaite, une avarie de plus qui n’est pas perdition pour tout le monde. Les neurones sont un monde, et chemin faisant, l’anévrisme tisse sa toile. Chaque feuillet resté en suspens vole dans la direction du vent, ce destin pris à contresens. Chaque frémissement d’horreur qui ne vient pas me piquer le bout des doigts prépare, goutte après goutte, l’explosion du barrage. Déjà des torrents de larmes ont fait le plus gros du travail.

Ta souffrance n’a pas de nom, tu la cherches, tu l’inventes. Si un jour tu finissais par la baptiser, que resterait-il de ta personne aussi légère que tes convictions ?, me jette ma conscience au visage, chaque jour d’insomnie, avant que la nuit n’enfonce son clou incandescent dans mon cœur aussi noir que le néant deviné à l’entrebâillement d’une porte donnant sur nulle part où s’enfuir enfin pour de bon.

Respire.

Elle est belle cette page qui m’attend, elle est tentation. Je me suis posté là, devant elle, pour me réchauffer un peu. J’ai froid. Le thé est trop léger. La vie est trop légère. Ça me pique le nez. Ça me démange le creux des bras. Je voudrais voir encore mon sang, rouge rassurant.

Avant, quand c’était mieux, j’insultais Dieu, je griffonnais des saloperies qui n’amusaient personne, même pas moi. J’ai même été psychopathe pendant quelques mois, puis le voile est tombé sur cette part d’ombre, comme l’insomnie sur les rêves, n’est ce pas…

Le problème c’est les chapitres. Faut diviser en chapitres, sa vie, son cœur, sa mémoire, ses envies, ses raisons, ses amis, ses collègues à la con, tout, faut caser dans des chapitres.

Moi c’est la page blanche. Soit elle est vide, soit elle est à mon image. Un seul chapitre. Indivisible.

Chaque page blanche est une refonte du même chapitre. Et plus ça va, plus ma langue est avariée, invariablement immobile. Décalée dans l’immobilisme, ce qui lui donne un semblant de laisser-aller, secret de l’illusion du rythme.

J’aime bien être en colère, vers de rage. Quand c’était mieux avant, j’insultais quelqu’un au hasard, et le hasard c’était au moins une fois par mois. Je suis devenu plus raisonnable, et insomniaque n’est ce pas…

Je dors au moins une fois par mois. Faut dire que je n’en rame pas une depuis quelques temps. La feuille blanche. Je n’en suis même plus à me demander si ça finira un jour, cet ennui mortel, ce vide, dont paraît-il la nature humaine a peur.

Ta mère l’oisiveté, j’ai envie de dire, mais je ne sais pas si c’est encore de mon âge. Ah l’âge, encore un vice de putes !

L’autre jour, en parlant avec une amie qui a l’âge de me comprendre, je glissais ce fameux proverbe « La neige au grenier, le feu à la cave ». Elle ne connaissait pas. De toutes manières elle est trop jeune pour moi, et je me vois mieux parti pour ne plus avoir de cheveux. La grisaille, elle pousse vers l’intérieur chez moi.

Excusez-moi si vous avez du mal à me suivre, c’est parce que je radote, je zozote, je bzz-bzz. J’ai des mouches dans le tiroir du haut. En fait, plutôt des cafards qui me rongent comme un cancer. Mais les cafards ça ne fait pas bzz-bzz, n’est ce pas…

Bon…

Bon, bon ,bon…Je crois que c’en est terminé de la page blanche.

Passons à la page noire.

 

 

 

J’écris avec mon ombre

Trempée de sueurs froides

Elle me vole dans les plumes

Effet boule de suif

C’est sûr c’est plus macabre

Qu’un papillon d’arc-en-ciel

Mais je préfère aux palabres

Disséquer les hirondelles

Je dis

Encore et toujours je

Mais c’est pour nous deux

Pour réactiver ce terrible jeu

Que fut l’enfance

Pour nous faire oublier un peu

Que le je se tût

C’est l’ossature, sa construction

Qui nous amuse

Pas le cercueil, sa destruction

Ce monde adulte

Un pied dans la tombe

Ce mot « adulte »

Si enfantin

Mais si peu anodin

Décerne tout sur son chemin

A commencer par les médailles

Les vraies

En chocolat

Regarde-les

Fiers de leurs francs succès

Portant près de leur cœur

Leurs macarons et leurs tampons

Comme de la viande de premier choix

La solution finale

Comme choix individuel

Celui que je ferai un jour

Que j’achèterai en pharmacie

Pour le plaisir

Peut-être

De contempler dans un dernier soupir

Le sourire effrayant de Cioran

Plutôt que ces gueules d’empafés

Consternées devant le cadavre de leurs adolescents

Je dis

Encore et toujours je

Mais je le dis pour nous deux

Pour que ça dure encore un peu

J’écris avec mon ombre

Je me vole ma propre vie

Dans les plumes

Pour ton nombre premier

Et si tu trembles d’effroi

Si tu te trompes sur moi

C’est que moi-même je me suis leurré

Il y a une vingtaine d’années

Voyant venir la putréfaction de mon esprit

Je n’ai pas osé mettre un terme à mon propre massacre

Et dans un moment de faiblesse

Je me suis procuré un pass pour l'enfer

Faisant mine d'être un habitué.

 

Chaque page noircie n’est qu’un jour de plus

Chaque jour de plus, c’est le même chapitre.

 

 

Cribas 10/02/2012