Repu d’ennui, repu d’échec, repu de l’enquête que je mène depuis un tiers de siècle

sur l’existence possible d’une humanité commune.

Repu, amie je voudrais que tu comprennes.

Repu, amie je voudrais que tu saches. Repu, amie je voudrais que tu cernes.

Repu de farces, repu de ces repas forcés que j’ai avalés par les yeux,

et par les ouïes lorsque j’ai humé de trop près,

par gourmandises de la curiosité, ces chiennes de vies.

Repu de rage, repu de colère,

Mais encore assoiffé à mon âge

De mon art aux infâmes vers

Affamé encore

Je crois

De moelle tremblante après le carnage

Assurément je cherche du bout de ma langue

L’amour et sa nourriture spirituelle

Et non le souvenir d’une pitance maternelle

Lorsque ta tunique de peau létale

Gonfle ses boutons en tremblant sur mes lèvres

Inutile aujourd’hui pour te le dire

D’avoir en soi autant d’images que Baudelaire

Il suffit de lever le doigt en l’air

Et de chercher le sens de ton souffle le plus tiède

Repu d’insensuelles, repu de raisonnables, repu d’amours semblantes,

Repu, amie je voudrais ta confiance en ma verve.

Repu, amie je voudrai c’est sûr, le jour où tu auras un futur, un peu de ton avenir.

 

Résigné, compagne j’ai la mort qui me fourmille au bout des doigts.

Résigné, compagne j’ai comme la gâchette facile, et déjà de la bouillie de cervelle sur le mur rouge d’un hôtel oublié en rase campagne.

Résigné, compagne, j’ai pourtant encore mille vers qui grouillent, mille proses qui trépignent comme des enfants la nuit d’avant.

Résigné, compagne, je sais que seule ma bête ivre sait construire.

Résigné, je reviens des quatre vents, et comme la bêtise c’est conclure, je suis las et j’ai fermé ma scierie, condamné ma forge, et, mon radeau volontairement démâté, j’attends une brise nouvelle au point central du monde, sur un cercle d’océan. Je calcule des périmètres, mesure des circonférences, temporise mon impatience et je tourne en rond à l’endroit précis où je ne t’ai encore jamais vu apparaître.

Je vois si peu d’amours prendre d’assaut leur horizon, si peu de jouissances se laisser aller à l’abordage, si peu de passions mordre dans leur fruit mûr.

Résigné, compagne le monde je l’ai compris, et c’est toujours le même mûr enfoncé, la même porte défoncée, et la même marche arrière qu’on réenclenche de mille manières. On refait le monde, on remonte la file sans armes, on fonce même à vive allure à force et le vent sur les joues fabrique de nouvelles images, comme ces cheveux en arrière qu’il remplace par des larmes, pour rendre un plus  bel effet lorsque la nuit joue du lampadaire sur les visages à éblouir de toute urgence.

 

Affolé, amour inconnu j’ai la gorge qui me serre, j’ai la gorge qui te sert du printemps, une chanson, une voix grave, parfois corbeau, parfois Boeing. Choisis tes ailes, choisis ton voyage du jour. Comme un nuage, je promets d’absorber au choix ton excédent de pleurs, ou ta mélancolie du kérosène.

Affolé, amour inconnu je sors mon chapeau pour te faire de l’ombre ou te protéger de la pluie.

Affolé, amour inconnu j’ai l’estomac noué mais s’il le faut j’en ferai même un flot, un saut à l’élastique. Je peux aussi me pendre avec, pour qu’enfin tu te suspendes à mon cœur et me dévoiles ton nom.

 

Repu, résigné et affolé, amie je voudrais que tu comprennes.

La sensibilité est un art, et lorsque cela devient un devoir, on tire à vue, on assassine et les chiens jonchent le sol, et derrière soi si l’on jette un œil, ce sont des hommes à terre.

Repu, résigné et affolé, amie je voudrais que tu comprennes l’enquête imposée que je mène depuis un tiers de siècle.

Je suis glacé jusqu’à la moelle.

Je t’invite à y goûter avec une paille, parce que c’est toi, parce que c’est nous.

Repu, résigné, je raffole amie de mon devoir céleste, celui de t’accorder encore quelques lueurs à la bougie, lorsque tes nuages épaississent la nuit de notre voie commune.

Je t’éclaire un peu, lorsque tu me détestes, et tu me détestes lorsque je t’éclaire.

Repu, résigné, je ne suis affolé que pour l’apparence, parce qu’aimer c’est faire preuve de tempérance. Ma façade c’est l’intempérance.

Amie inconnue, si tu me cherches, tu me trouveras dans un paradoxe qui se situe entre les deux.

Né imparfait, repu d’échec, maté par le passé, je suis sans regret. J’ai déjà gravé ton nom dans le grès, à côté du mien, avec la gravité sans sérieux qu’ont ceux qui ignorent toute échelle, toute hiérarchie, ainsi que la valeur du marbre.

 

« A un poète qui a d’abord donné son nom » ; c’est ce que tu graveras avec ton pouce bagué sur mes cendres humaines, par un jour de grand vent. Un de ces jours qu’on met à l’index des jours. Une de ces journées qui infirment la légèreté.

 

 

Repu d’ennui, résigné par l’échec, affolement de l’enquête que je mène depuis un tiers de siècle

sur l’existence possible d’une humanité commune.

Repu, amie je voudrais que tu comprennes.

Résigné, amie je voudrais que tu saches. Affolé, amie je voudrais que tu cernes.

Repu de farces, raffolant de ces repas forcés que j’ai avalé par les yeux,

et par les ouïes lorsque j’ai humé de trop près,

par gourmandises de la curiosité, nos chiennes de vies.

Repu de rage, repu de colère,

Mais encore affolé à mon âge

Par mon art aux infâmes vers

Résigné encore

 

 

 

 

 

Cribas 26.02.2013