J’enroule parfois le monde à mon cou, dans les rues, dans les couloirs de métro, un peu partout ce collier de musique éparpille ses notes, comme un code pénètrerait ma nuque, dans un film de science fiction. La tête dans les nuages, ça s’attrape un peu n’importe où, dès lors qu’on en a besoin. Dans les souterrains des villes, mille musiques chantent, et les rats s’écartent lorsque j’avance, mon regard lance trop d’amour, quelques souris dansent.

 

Rares sont celles qui me reconnaissent, ont comme moi ce miracle à taire au fond des yeux, nous sommes sur terre mais pas très loin des cieux ; nous ne croiserons jamais le fer car nous voyons clair dans leur jeu lorsque nous nous croisons en enfer. Rares sont les âmes meurtries qui ne portent pas leur cœur dans le blanc des yeux. Nous supportons l’écœurement, et nous sourions au diable pour l’achever. Nous avons décidé que l’horreur était notre seul ennemi. Un adversaire à combattre en versant le sens.

 

Avec de la musique je fais silence, et je les découvre du premier coup d’œil, ceux qui pensent la connaître, la musique, en la croyant composée de notes de frais. Ceux qui sont au parfum parce qu’ils se pincent le nez devant l’odeur de la misère, mêmes notes sucrées que celui de l’argent.

 

Je note l’amour, raye la haine, souligne ma colère, dans un carnet. Je prends des notes, surprends celle qui devant moi a de la flotte qui lui efface son masque en lui sortant par les yeux, sûr qu’elle en a plein les bottes, elle a le tampon sur le blanc des yeux lorsque j’observe ses deux petites douleurs, encore belles comme des couleurs, sans qu’elle ne s’en aperçoive vraiment. Elle sanglote ailleurs, elle reste sans voix sûrement, elle en a plein la glotte de ce ras le bol, de ces rats par million partout dans le ciel, partout sous les plafonds, hauts, des souterrains inondés de musique.

 

Je suis seul et détaché, sans vraiment d’attaches dans ces moments-là, je suis chahuté par le chaos, comme un globule perdu dans un vaisseau sans fin, comme un débris détaché d’un débris, conduit par le flux et le reflux interminable d’une mine noyée, fermée aux forçats et au public.

 

La musique. Son roulis à mon cou, ses roulements de tambour derrière la nuque, son coulis sous mes roues, sa patine artistique, sa résine embourbée, ses réglisses chaloupées. Avec de la musique on peut tout voir, tout sentir, imaginer l’empire d’essences comme la meilleure allée à l’essentiel. La musique empêche de se résigner.

 

Elle enroule mon monde à ton cou, ton monde à ma roue, coule des plumes, remplace par une enclume le bouchon de Rimbaud et c’est toujours aussi beau, lourd et léger à la fois. Chocolat liégeois.

 

La musique bouge des culs, lève des sièges, appuie sur  -On- pour la flore, et sur  -Off- pour la faune.

Les fleurs et les fauves dansent. La musique pose les bonnes questions ; aux raiponces et aux cœurs de pierre ponce. La musique pile à l’heure des amours, broie du petit laid, donne des ailes aux zozos tant elle file le bourdon, et un mauvais coton, à la toile d’araignée neuronale que sont timidité et appréhension. Lorsqu’on se secoue la flippe en musique, on chante à l’unisson avec ses ennemis, unissons-nous sans nous empoisonner le godet, quel gâchis d’appuyer sur la gâchette, c’est dingue d’appuyer sur la détente d’un flingue à raidir la vie. Arrondir les ongles et les griffes de l’envie, apprendre à viser dans les yeux, avec les yeux. Je te rythme, tu me rythmes, à califourchon et en musique.

 

J’aime marcher en musique et croiser son regard. J’aime qu’elle croise le mien. J’aimerais être dans son casque, j’aimerais qu’elle chuchote dans le mien, sa voix basse à peine aiguë.

Mon amertume est amorphe, en musique. Mon cynisme plus doux, quand je la monte dans les graves. C’est pas mon genre, les leçons de cœur, j’ai trop de cœur pour le volume de mes poumons, j’ai le son qui ne fait qu’un tour, lorsque ex cd elle encode son image et me la maile dans le sang.

La musique est un autre silence. Un cil en se lovant dans mon cou, la belle musique maline comme un refrain efficace, me berce et je me laisse bercer. La musique est bonne, l’illusion aussi juste qu’un métronome.

 

J’enroule parfois son monde à mon cou. J’entre dans sa vie par sa portée secrète. Ca change un peu des portes derrière lesquelles on entend jouir des musiques bancales à quatre pattes. A une lettre près, parfois, ma musique serait parfaite.

 

Lorsque mes neurones déambulent en musique dans les couloirs de métro, dans les rues éparpillées où sourient des papillons en papillotes, le bourdon discrètement maquillées, le cafard caché dans le cou derrière un collier de musique, ma vie est presque parfaite. Alors je note, je raye jusqu’à ce que musique s’ensuive, j’enraye mon flingue sur des bas résilles ; avec les yeux.

 

Jeux réglisse. Je révise mon miracle à taire en sucrant des sanglots à venir, je transforme pour qui veut, les rats en angelots à grelots. Se moquer avec moi, c’est ne pas mourir sans rire. Se moquer de moi c’est oublier de se noyer dans mes yeux dans les yeux. Je note que je me surprends lorsque je m’éprends de leurs musiques. De sa musique, une seule clé à la fois.

 

J’enroule parfois le monde à mon cou. Tout le monde. Et je nage dans une mine inondée où quelques uns se noient, quelques autres s’entraînent à l’apnée, les mêmes toujours les mêmes trichent avec des bouteilles d’oxygène.

 

Le monde respire mieux en musique lorsque l’humanité devient étouffante.

Avec de la musique je fais silence.

 

 

 

 

 

Cribas 01.03.2013