Elle t'a mise au monde

Ce ne fut pas le plus douloureux pour elle

 

Te souviens-tu de la beauté?

Celle qui lui sortait par les yeux

Lorsque le regard de l'homme se posait sur la tienne

 

Elle est belle votre récente

Votre adolescente

Lui souriait-on sur le rebord de l'épaule

À la manière de l'étreinte du vent

 

Caresse estivale et tiède avant l'orage

Avant sa violente ingérence

Ingénierie de nuages foudroyant jusqu'à l'intime

Tornade violant la quiétude d'une promenade fragile

Tel ce coup de coude d'un complice bourru,

Ou cette tape amicale

Qui des poumons aux cordes vocales

Renverse tous les mots dans nos sangs croupis, battant la mesure du silence pour les rues infirmes,

Où la moindre vérité énoncée, dénonce d'un choc anaphylactique collectif, la condition humaine;

Dévastations, invisibles à l'œil, des caissons étanches de la nature humaine

 

Elle t'a mise au monde

Ce ne fut pas le plus douloureux pour elle

 

À peine moins agile que tous les autres

Avec son front teint à l'ocre des artistes

Et son fond de teint d'apparat

Rêve sur rêve, faute après faute

Comme nous tous, parfois lucide

Mais plus souvent luciole élucubrée

Elle a façonné jusqu'au dernier instant

À la faible lueur du temps

Son existence d'argile

 

Comme on meurt aujourd'hui

Avant son enterrement

D'un coup sec en enfer mais encore trop lentement

Digne sous la pluie qui ne cessait plus

Entre ses mains sa propre glaise

Elle est retournée poussière

 

 

Elle t'a mise au monde

Puis encore un peu elle a souffert

Comme on tourne en rond

Suçant des bonbons en forme de sapin

Un œil de chat sur ses arrières

Un autre sur ses insomnies

Dès le départ on glisse tous sur la gouttière

Ça ne suffit pas une seule vie

 

Puisqu'elle s'écoule jusqu'au siphon

On s'y attache on s'y cramponne

On voit le tourbillon qui approche

Plusieurs fois par vie on est témoin de la mort

De la nôtre bientôt et de son glouglou anodin

On vacille on s'accroche

Les bougies soufflent sur le temps,

Il y a quelque chose qui cloche

Avec et sans prières

Alerte ou sans position qui gargouille sur une cathédrale

La vie vue du ciel

Sans cesse plus aveuglante

La rigole scintille de larmes

Ça ne suffit pas une seule vie

On s'y accroche

Et un jour elle s'arrache,

Comme un cœur

Et ce jour il ne reste de nous

Qu'un chéneau manquant

 

Nos longues existences emplies d'expériences diverses

D'amours averses

De peurs éparses

D'horreurs plus narcissiques qu'un poème

N'ont que la pétulance d'un papillon d'un jour

Avec ou sans appétit

On reste l'ogre de sa vie

 

Elle t'a mise au monde

Ce fut douloureux pour toi

Hier soir, l'année dernière,

Lorsque le soleil sur sa courte journée s'est couché en catastrophe.

 

Je crois que c'est en son honneur

Ou par vengeance en forme de thérapie

Que l'année d'après, un père en apnée et un pieu usé dans le cœur

Tu as effrayé ton petit monde en son sein,

D'un petit cancer par-ci

Suivi de séances de radiothérapie

Par-là

 

Te souviens-tu des hasards?

De celui des coups de dés, et de celui des cascades que traversent, grandioses,

Les ailes d'un condor?

 

Tu les as mis au monde sans aide christique,

Tes deux petits nègres forts comme du bois d'agathis

Ignores-tu qu'une femme peut être charismatique

Et ne pas mortifier seulement, sa beauté envolée?

Deux mômes d'enfer

Revenus de loin grâce à toi

 

Mais tu dis comme ça

Même à moi

Qu'on n'est pas une femme, pas une mère avec ça

Parce que sans lui

Deux enfants

Occupés l'an dernier en Décembre

Aux batailles de congères

La peur au ventre en train de remonter, démanteler leur montre

-La peur pour un adolescent c'est de perdre sa mère

Mais déjà ça ne se dit plus, la peur

La peur ça ne se lit plus

Dans les yeux libertaires des ados post-pubères pour la frime

Populaires pour les firmes

Et des larmes

Toutes les larmes de l'enfance

Qui savonnent les marches sous le tapis bleu sang du festival inimitable, inné minable

Inénarrable

 

Elle t'a mise au monde

Tu les as mis au monde

 

Tes deux petits nègres rendus forts comme du bois d'agathis.

 

Toute autre question me fait penser aux battements d'elle

Toute autre réponse est confusion

Au nombril, seule la souffrance égocentrique est fusionnelle

Deux enfants noirs donnant la main à leur mère

N'est ce pas ce que les Hommes nomment  Amour

Avec un grand A et des blanches colombes

Comme dans les films comme dans les romans

Comme dans le regard fuyant des poètes

 

Elle t'a mise au monde

Tu les as remis en marche

Au fond tu le sais que c'est facile

D'appuyer sur le bouton On d'un utérus

Ou Off pour IVG d'après le printemps

 

Je ne dis pas les choses comme un poète

Je les constate

Je me constate à terre

Dans ce jeu qu'est la vie

Jeu me contestataire

J'aime avoir raison

Lorsque je parle de l'essentiel

De l'essence vue d'en haut

Mon regard pris dans les nuages

Je vois comme je te vois

Je m'essuie souvent la visière

Éthérée dans la vase

Et les vapeurs schizophrènes de la nature humaine.

 

 

 

 

Cribas 22.05.2013