ce corps au pas lourd

cette enveloppe au vide remarquable

ce camion de géant

coincé dans la ruelle aux âmes non remorquables

calculant, recalculant

des demi-tours au volant de sa schizophrénie bolide

 

cet esprit de palourde

survivant infortuné

abîmé ici, pensif, esseulé autant que lascif

et comme attiré par le bout de son instinct

vers la ruelle attitrée aux tristes inutiles:

 

silhouettes en ombres chinoises expulsant un nez retroussé naïf dans l'air du temps de toutes les époques

et toutes sans âmes, rejoignent ici en invoquant sans doute le hasard,

cette même impasse.

 

je suis l'un d'eux

l'un de ceux qui loin de tout

déambulent avec pour tout baluchon

un sac de nœuds

et portent, invisible autour du cou

en guise de talisman

un collier enfilant un millier de satanés vœux

comme autant d'échardes dans les chairs

jouant à qui pieu-pieu...

 

mon truc au pas lourd

qui me sert d'enveloppe charnelle

ne se comporte pas comme sa sémantique semble le prétendre

non, c'est un corps, seulement un corps

qu'aucune âme n'a investi

qu'aucun esprit génial n'a choisi comme lampe

et dont aucun grand homme n'a fait son aura mystérieuse et puissante.

 

tout cela est vrai

lorsque les quatre vents infiltrent enfin nos caboches

cabossant les fèves qui nous servent de lobes à décérébrer l'histoire,

d'usines d'enjoliveurs à la chaîne, d'agglomérat de rêves à dormir de bout en bout

 

tout cela est lucide

lorsque les quatre vents

s'additionnent et concluent un orage afin d'envoler les draps blancs

voiles satinés par la patine de nos équations fausses,

tissus rustinés à l'infini par les arguments de l'art gourmand

nappes magiciennes qui émiettent la douleur de ceux qui passent à table

 

 

tout cela est vrai

comme un rai de lumière pénètre pour la première fois une grande salle abandonnée jadis, en mausolée

 

tout cela est juste

et consciencieux

descriptif d'équations semblables

mathématiques

manquant d'originalité

lorsque la conscience qui se croyait conscience

déchire en deux, en trois , en quatre

élance les mémoires, étire l'enfance encore et encore

et dans cet immense chambardement, le chant des quatre vents

violents,

dévoile notre formule sur son tableau noir.

 

mais le temps a passé

mais le temps a coulé

mais le temps a noyé

mais le temps a destiné

mais le temps a lassé

et ainsi a laissé

ce corps au pas lourd

mijoter dans son vide remarquable

cette ombre chinoise

expulser de drôles de silhouettes

ce hasard invoqué

s'aiguiser le talisman

ce survivant infortuné

hurler à chaque nouveau malheur que l'âme n'existait pas

 

et dans tout ça

un doux tança

que dieu dansait

ni avec nos corps

avec nos âmes moins encore

 

à la force de son pas lourd

de sa silhouette, féroce jusqu'à l'ombre

abîmé ici, pensif jusque dans sa nature

le doux tançait donc

et tançait, et tançait:

 

j'ai compris

tout cela est vrai

le temps c'est Dieu

dieu Est le temps

pas celui qui passe

celui qui reste

comme il est dur de croire en l'immobile

lorsqu'on se meut

inexorablement

le corps lourd

l'enveloppe vide

mais aussi vite qu'un bolide équipé d'un cœur à réactions...

 

 

 

Cribas 27.06.2015