Lettre à une jeune hirondelle OU Chaque jour un poète s'efface

                    





Qu’imagine un vieux chat lorsqu’il lisse son pelage, ostensiblement devant sa cible, une jeune hirondelle ?

Elle s’était posé cette question cent fois, et à chaque fois en souriant, sur le chemin froid qui l’amenait chez elle. Chez elle ça dépendait des jours, parfois c’était un rendez-vous avec des amis.

Elle souriait en pensant au vieux matou qui lissait , lissait, lissait, relisant ses méandres...

Puis regretta un instant, trouva qu’il était trop facile d’être plus libre, lorsqu’on était une jeune hirondelle, avec de vraies plumes. Un instant, seulement.

C’était un vieux greffier en fait. Elle avait compris tout de suite qu’elle ne connaîtrait pas le poète. C’était un vieux tas de mecs. Il avait dû essayer de jouer tous les rôles. C’était devenu une sorte de rôdeur, elle l’avait senti. Ca ? Un poète ? Peut-être, mais là devant elle, certainement pas. Même pas le charme d’un vieux chat sauvage. Tout juste un vieux loup s’apprêtant à croquer du chaperon. Un tigre à trois pattes se préparant à lui voler dans les plumes. Jeune hirondelle peut-être, mais qui sait s’envoler, puisqu’elle a déjà atterri.

 

Soudain, ses yeux mi-clos par le froid jusqu’en haut d’un pull en cache-nez, s’ouvrirent avec le même choc  violent qu’on a dans tout le corps lorsqu’on trébuche sur un clodo ; qu’on bute sur un nid de métaphores.

Et elle se dit alors lourdement : « Ouais, il ne voulait que me baiser quoi ! »

 

Qu’imagine un vieux chat lorsqu’il lasse sa pelisse ostensiblement devant une jeune hirondelle feignant d'être farouche autant que prête à l'escarmouche ?

Il s’était posé la même question en contemplant dans les yeux de la jeune hirondelle, le nombre de plumes qu’elle comptait lui céder.

Vive. Il avait pu compter jusqu’à vive.

 

Je me demande.

Je me demande pourquoi le vieux chat préfère lisser son pelage, un peu l’air de rien, un peu vers le ciel, pendu à l’essentiel.

Il sait certainement que cette fois l’hirondelle est plus rapide.

Il fait le choix de l’essentiel, et la contemple un rien de faïence.

Le vieux tigre reste immobile, face à l’essentiel.

Surtout ne pas finir en thèse

Surtout ne pas finir en thèse.

 

La jeune hirondelle, si seulement elle comprenait que parfois les chats sauvages voudraient être tenus par l’essentiel, et qu’être tirés par la queue c’est secondaire en même temps que paradoxalement réducteur...

 

Soudain, ne sachant plus qui j’étais, dans le texte, j’ai souri sur le chemin d’une conclusion d’où me fixait délicieusement ton étonnement neutre après un éventuel :

« Putain mais t’as pensé que je voulais seulement te baiser ??! »

 

Je nous demande.

 

 

 

Cribas 08.12.2012

 

 

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